Standardisation et asymétrie d’information : comment les organisations peuvent-elles s’outiller pour décider de manière éclairée ?
04 novembre 2025
Par Ludovic Noblet, fondateur de Cobelty
Que vous soyez une entreprise, un laboratoire de recherche ou un office de transfert technologique, toute initiative en matière de standardisation technologique nécessite une organisation structurée. Cette structuration dépendra des objectifs que vous associez à votre implication dans la standardisation. Il est rare, en effet, de ne considérer qu’un seul organisme de standardisation : c’est l’ensemble d’un ’écosystème (acteurs, partenaires, instances) et des dynamiques associées qui doivent être pris en compte, de manière prospective, pour une approche efficace et cohérente.
Dans certains cas de figure, comme celui du 3GPP, il ne s’agit pas seulement de standardiser une technologie individuelle, mais une plateforme technologique agrégeant de multiples technologies. Cela rend l’écosystème associé d’autant plus complexe, et renforce la nécessité d’une vision globale et coordonnée.. Pour illustrer cette complexité, la Release 20, centrée sur l’évolution 5G-Advanced et les prémices 6G, est actuellement associée à 69 études de faisabilité en parallèle dans les différents groupes de travail 3GPP . Le Technical Report TR22.870, en cours d’élaboration, est le livrable de l’une d’entre elle. Il compte déjà 470 pages et traite de 189 cas d’usage 6G, chacun associé à des exigences techniques spécifiques. Ces chiffres reflètent l’ampleur des travaux et la densité des informations à maîtriser pour les acteurs impliqués — qu’il s’agisse de comprendre les enjeux, d’anticiper les évolutions, ou de contribuer activement aux spécifications.
Cette vision diffère suivant l’organisation et de ses objectifs: qu’elle utilise, intègre ou développe des technologies standardisées, ses priorités et stratégies en matière de standardisation seront distinctes. C’est précisément pour cette raison qu’il n’existe pas d’approche générique: chaque acteur doit adapter sa démarche à son rôle, ses enjeux et son environnement.
Pour répondre à ces enjeux, une démarche structurée et adaptable peut être mise en place selon les besoins spécifiques de chaque organisation. Le suivi des travaux de standardisation constitue le socle essentiel : il conditionne l’efficacité de toutes les autres actions en permettant d’anticiper les évolutions majeures. Cependant, dans des contextes comme ceux des plateformes technologiques complexes (à l’image de 3GPP), cette démarche dépasse le simple suivi. Elle relève davantage d’un travail d’intelligence stratégique, mené à l’échelle de l’écosystème et organisé selon une approche méthodique : analyse et compréhension des marchés, des verticales industrielles, des dimensions géopolitiques et des dynamiques technologiques.
Plusieurs niveaux d’implication, complémentaires et modulables, permettent de configurer une stratégie sur mesure :
- Suivre les travaux des organismes de standardisation pour rester informé des évolutions et anticiper les impacts ;
- Disposer d’un accès anticipé aux spécifications techniques afin de préparer en amont l’adoption ou l’intégration des normes ;
- Contribuer activement à la définition des spécifications techniques pour aligner les standards avec ses propres besoins ou expertises ;
- Influencer la définition des feuilles de route et des besoins à cibler, en participant aux groupes de travail stratégiques ;
- Prendre le lead d’une activité normative, pour affirmer son leadership et étendre son rayonnement au sein de l’écosystème, en pilotant des initiatives stratégiques et en fédérant les acteurs clés autour d’une vision commune
L’écosystème 3GPP illustre là encore parfaitement cette complexité. Il ne se limite pas à un seul organisme, mais s’articule autour d’une multitude d’acteurs aux rôles complémentaires :
- Organismes internationaux (ITU, IEEE, ISO/IEC, ETSI, CEN/CENELEC) qui assurent eux aussi l’interopérabilité technologiques et sont à la base de cadres normatifs globaux ;
- Organisations de filière (NGMN, GSMA, Alliance for IoT, etc.) qui fédèrent les acteurs industriels autour de visions communes et de roadmaps technologiques ;
- Organisations sectorielles (5G-AA pour l’automobile, 5G-ACIA pour l’industrie manufacturière, 5G-MAG pour les médias, etc.) qui portent les besoins spécifiques des chaînes de valeur verticales, souvent dans une logique prospective ;
- Organisations géotechnologiques (6G-SNS, B5G, 5G Americas, NextG Alliance, 6G-RIC, etc.) qui reflètent des enjeux de compétitivité et de souveraineté, guidés par des visions géopolitiques des technologies ;
- Alliances adjacentes (O-RAN, AI-RAN) qui étendent l’écosystème vers des domaines connexes, comme l’ouverture des réseaux ou l’intégration de l’IA ;
- Initiatives open source (Open5GS, Open6GCore, OpenSlice, OpenCAPIF, OpenMANO, etc.) qui accélèrent l’innovation et favorisent l’adoption des standards via des implémentations collaboratives ;
- Paysage des brevets et des patent pools, qui structure l’accès aux technologies essentielles et influence les dynamiques de collaboration et de concurrence.
La standardisation ne s’inscrit pas non plus dans un vide juridique. Les réglementations, en particulier en Europe, jouent un rôle croissant dans la définition des priorités et des contraintes pour les acteurs de l’écosystème. Standardisation et réglementation forment un continuum.
Par exemple :
- Cybersécurité : Le Cyber Resilience Act (CRA), le NIS 2, ou encore le règlement eIDAS imposent des exigences strictes en matière de sécurité des produits et des infrastructures, influençant directement les travaux de standardisation.
- Intelligence Artificielle : L’AI Act européen, en cours de déploiement, encadre le développement et l’utilisation de l’IA, avec des implications fortes pour les standards liés aux réseaux intelligents, à l’automatisation ou à l’analyse de données. Les organismes de standardisation doivent désormais anticiper ces contraintes pour garantir la conformité des technologies développées.
- Souveraineté technologique : Les initiatives comme le Chips Act ou les exigences de localisation des données (ex : RGPD) poussent les acteurs à intégrer des dimensions géopolitiques et réglementaires dans leurs stratégies de standardisation, notamment pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement ou éviter les dépendances critiques.
Ces réglementations ne sont pas de simples contraintes : elles deviennent des leviers stratégiques pour les organisations qui savent les anticiper et les intégrer dans leur approche en matière de standardisation. Par exemple, contribuer à des normes alignées avec le CRA ou l’AI Act peut renforcer la compétitivité d’une entreprise sur le marché européen, tout en limitant les risques juridiques ou opérationnels.
Mettre en œuvre une telle approche stratégique, à un niveau relativement holistique, nécessite des ressources, des compétences et des expertises souvent hors de portée des petites et moyennes organisations. Cette complexité crée une asymétrie d’information défavorable à l’innovation, où les acteurs les plus structurés captent l’essentiel des opportunités liées à la standardisation. C’est précisément pour répondre à ce défi que Cobelty développe une solution d’intelligence stratégique, configurable selon les enjeux spécifiques de chaque organisation. Cette solution ne se limite pas à l’analyse du présent ou du passé : elle intègre une dimension de prospective stratégique, afin d’anticiper les évolutions probables de l’écosystème. En fournissant un contexte éclairé et structuré sur les points de focalisation critiques, elle facilite une prise de décision informée en matière d’initiatives de standardisation technologique. Ainsi, elle offre les moyens de combler une partie de l’asymétrie d’information et de s’engager de manière pertinente et proactive dans un environnement complexe, tout en préparant les défis de demain.
Cette approche structurée, outillée de manière appropriée, proactive permet à chaque acteur de transformer la standardisation en un levier d’innovation et de compétitivité. En combinant intelligence stratégique, implication ciblée et vision écosystémique, les organisations peuvent non seulement anticiper les évolutions technologiques, mais aussi en devenir des moteurs influents, tout en sécurisant leur positionnement face aux exigences croissantes des régulateurs.
Ludovic Noblet
Fondateur de Cobelty