La question du déplacement de la valeur dans les infrastructures numériques
12 aout 2026
Par Ludovic Noblet, fondateur de Cobelty
L’essor de l’intelligence artificielle transforme progressivement les infrastructures numériques : elles deviennent plus distribuées et plus intégrées, tout en associant de plus en plus étroitement capacités de calcul, réseaux, données et systèmes physiques. Cette évolution modifie la nature des systèmes et leurs modalités d’intégration, mais elle questionne également la manière dont la valeur est créée, distribuée et captée au sein des écosystèmes technologiques.
L’OCDE décrit les infrastructures numériques comme un « connective tissue » permettant aux systèmes numériques de fonctionner, d’interagir et de se développer à l’échelle. Cette fonction d’interconnexion devient d’autant plus importante que l’IA se diffuse au sein de systèmes de plus en plus distribués, notamment avec le développement de l’Edge AI et de la Physical AI. Cette question ne concerne d’ailleurs pas uniquement l’IA. Elle se pose également pour les technologies quantiques et les infrastructures numériques qui permettront de les exploiter, ainsi que, demain, pour des infrastructures hybrides combinant IA, calcul haute performance et informatique quantique.
À mesure que ces technologies s’intègrent dans des systèmes de plus en plus complexes, une question se pose : comment évoluent les déterminants de la création, de la captation et du partage de la valeur ?
Une recomposition des déterminants de la valeur
Dans les infrastructures numériques, la valeur peut encore être relativement facilement associée à certaines briques : composants, logiciels, plateformes, réseaux ou services. Cependant, l’intégration croissante de l’IA rend cette lecture moins évidente et probablement moins pertinente. En effet, avec le développement de l’Edge AI et de la Physical AI, les fonctionnalités et les capacités rendues possibles par l’IA ne reposent plus uniquement sur des modèles et des infrastructures centralisées. Elles se distribuent progressivement entre systèmes physiques, véhicules, robots, machines, réseaux et infrastructures opérationnelles.
Cette évolution modifie également la place de la donnée dans ces systèmes. Les données ne constituent plus seulement une ressource utilisée par les modèles d’IA : leur collecte, leur localisation, leur qualité, leur circulation, leur partage, leur traitement et leur protection deviennent eux-mêmes des éléments déterminants de la capacité à créer de la valeur.
Dans les infrastructures distribuées, notamment à l’edge, une partie de cette valeur peut ainsi être liée à la capacité à produire, traiter et exploiter les données au plus près de leur source.
Ainsi, la valeur d’un système intelligent dépend alors non seulement du modèle ou du composant qui le constitue, mais aussi de la manière dont ceux-ci s’intègrent avec des données, des capteurs, des systèmes de calcul, des réseaux, des logiciels, des actionneurs et des infrastructures.
Une logique comparable peut être observée dans les technologies quantiques. La valeur ne réside pas uniquement dans le QPU, mais dans l’ensemble des capacités nécessaires pour l’exploiter : contrôle, interconnexions, électronique, logiciels, algorithmes, correction d’erreurs, calcul classique, cloud et applications.
Dans les deux cas, cette évolution conduit à examiner une recomposition des déterminants de la valeur : celle-ci ne repose plus nécessairement uniquement sur les technologies prises isolément, mais elle résulte aussi de leur intégration et de leur articulation au sein d’infrastructures numériques complexes, ainsi que des ressources — notamment les données — et des capacités permettant de les exploiter.
Il ne s’agit donc pas nécessairement d’un transfert de valeur d’une technologie ou d’une couche vers une autre. Il s’agit plutôt de comprendre comment évoluent les conditions dans lesquelles la valeur est créée et captée.
Les data spaces : une infrastructure qui organise aussi les conditions de création de valeur
Les data spaces illustrent particulièrement bien cette évolution. Un data space n’est pas simplement un dispositif technique permettant de partager des données. Il associe des infrastructures de données et des cadres de gouvernance, afin de permettre le partage et la réutilisation des données dans des conditions sécurisées et interopérables. Considéré comme une infrastructure, un data space contribue donc à définir plusieurs conditions essentielles : qui peut accéder à quelles données, dans quelles conditions, pour quels usages et selon quelles règles de gouvernance. Mais il peut aussi contribuer à déterminer qui peut créer de la valeur à partir de ces données et selon quelles modalités cette valeur peut être distribuée et captée.
Le choix d’une infrastructure de données devient ainsi aussi un choix sur les conditions économiques de son exploitation. Cette observation dépasse les seuls data spaces. Elle peut s’appliquer plus largement aux infrastructures numériques qui organisent l’accès, l’interopérabilité et l’intégration de multiples ressources et capacités.
Lorsque les déterminants de la valeur évoluent, les dispositifs de gouvernance prennent une importance stratégique. Les standards ne déterminent pas seulement des spécifications techniques. Ils contribuent à définir les conditions d’interopérabilité entre les différentes technologies, les différents acteurs et les différentes couches d’une infrastructure.
L’expérience des télécommunications constitue ici un précédent particulièrement instructif. Le 3GPP montre comment une organisation de coopération entre industriels et autres parties prenantes peut contribuer à structurer un écosystème technologique mondial autour de spécifications communes. L’évolution des infrastructures numériques peut ainsi faire émerger de nouvelles formes de coopération et de standardisation. Cette question dépasse la seule production de standards. Elle concerne également les modèles de propriété intellectuelle, les conditions d’accès aux technologies et aux données, et les mécanismes de partage de la valeur.
Vers de nouveaux modèles de propriété intellectuelle et de partage de valeur ?
Les infrastructures numériques combinent déjà des modèles très différents : brevets, brevets essentiels aux normes et licences FRAND, logiciels propriétaires, open source, IP cores, standards ouverts ou modèles hybrides. Il serait réducteur d’opposer ces différents modèles. Ils peuvent au contraire coexister au sein d’une même infrastructure, selon les technologies concernées, la nature des contributions et les objectifs poursuivis.
La question n’est donc plus seulement : Qui possède la technologie ?
Elle devient aussi : Comment organiser la contribution, l’accès et le partage de la valeur créée par une infrastructure à laquelle participent de multiples acteurs ?
Cette question ne porte pas uniquement sur les technologies et la propriété intellectuelle. Elle concerne également les conditions d’accès aux données, leur circulation, leur réutilisation et leur gouvernance. Lorsque plusieurs modèles de contribution et de diffusion doivent coexister — propriété industrielle, licences FRAND, open source, standards ouverts, partage de données ou modèles hybrides — la gouvernance technologique devient alors indissociable de la question du modèle économique et du partage de la valeur.
Des signaux d’une évolution de la gouvernance technologique
Plusieurs initiatives récentes illustrent cette évolution, à des niveaux et selon des logiques très différents.
Les Common European Data Spaces constituent un premier exemple. Ils associent infrastructures de données, règles de gouvernance, mécanismes d’interopérabilité et conditions d’accès et de réutilisation. Ils illustrent ainsi une forme de gouvernance qui ne porte pas seulement sur une technologie, mais sur l’organisation d’un écosystème de données.
Le World Data Organization (WDO) constitue un autre signal, autour de la coopération et de la gouvernance internationale des données.
L’Artificial Intelligence Infrastructure Interchange (AIII), lancé par l’OMPI, apporte une autre dimension : celle de l’évolution de l’infrastructure de propriété intellectuelle dans le contexte de l’IA, notamment autour des données, de l’identification et de l’attribution, de la gestion des droits et des standards.
La World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO) illustre, quant à elle, la montée de nouvelles formes de coopération internationale autour de l’IA.
Pax Silica apporte une dimension différente : celle de la coopération autour des chaînes de valeur stratégiques de l’IA, des semi-conducteurs, des matières premières critiques et de la résilience des approvisionnements.
Ces initiatives ne constituent évidemment pas les éléments d’un même dispositif. Elles répondent à des objectifs, des périmètres et des logiques institutionnelles différents. Elles illustrent cependant une évolution commune : la gouvernance technologique tend à dépasser le niveau des technologies prises isolément pour s’intéresser aux écosystèmes dans lesquels elles sont développées, intégrées, exploitées et valorisées.
La question devient alors celle de la gouvernance de l’écosystème technologique lui-même : comment organiser les interactions entre technologies, données, infrastructures, organisations et capacités, tout en permettant la création, la captation et le partage de la valeur ?
De l’écosystème à l’exosystème
Cette évolution rejoint une autre réflexion que nous avons menée autour de la notion d’exosystème. Le choix de ce terme est délibéré. Il ne s’agit pas simplement de considérer l’écosystème technologique et les relations entre ses acteurs, mais de regarder l’environnement qui conditionne ces interactions. Dans un précédent article, cette notion nous a conduits à considérer que les capacités nécessaires à l’innovation sont distribuées au-delà des frontières de l’organisation. Elles impliquent des entreprises, des laboratoires, des partenaires industriels, des organismes de normalisation, des communautés open source, des acteurs académiques et d’autres parties prenantes. Cette lecture peut aujourd’hui être prolongée : l’exosystème comprend également les infrastructures, les standards, les dispositifs de propriété intellectuelle, les infrastructures de données, les règles d’accès, les politiques publiques et les mécanismes de coopération qui conditionnent les interactions entre les composantes d’un écosystème technologique. La gouvernance technologique ne porte donc pas seulement sur l’organisation de l’écosystème. Elle porte aussi sur son exosystème, c’est-à-dire sur l’environnement qui en conditionne le fonctionnement et les trajectoires d’évolution.
Les Common European Data Spaces, le WDO, l’AIII, la WAICO ou encore Pax Silica peuvent ainsi être regardés comme des manifestations, très différentes, de cette évolution de l’exosystème technologique. Si la création de valeur dépend de plus en plus des interactions entre technologies, données, infrastructures, organisations et capacités, alors l’unité pertinente de gouvernance n’est peut-être plus la technologie ou l’organisation prise isolément, mais l’écosystème et l’exosystème dans lesquels ces capacités interagissent.
L’hypothèse d’un futur AIPP
À partir de ces signaux, une hypothèse prospective peut être formulée.
L’évolution des infrastructures numériques peut-elle progressivement faire apparaître de nouvelles formes de coopération et de standardisation comparables, par certains aspects, à ce que le 3GPP a permis dans les télécommunications ?
On pourrait imaginer, par exemple et à titre prospectif, un futur AI Partnership Project (AIPP) réunissant industriels, développeurs, équipementiers, opérateurs d’infrastructures, acteurs académiques et pouvoirs publics autour de spécifications communes, de mécanismes d’interopérabilité et, potentiellement, de nouveaux dispositifs de propriété intellectuelle, de gouvernance des données et de partage de valeur.
Il ne s’agirait pas nécessairement de reproduire le 3GPP. L’enjeu serait plutôt de savoir si l’évolution des infrastructures numériques — et notamment celles qui intégreront l’IA, le calcul haute performance et les technologies quantiques — nécessitera une nouvelle forme de coopération, adaptée à leurs caractéristiques propres.
Une telle hypothèse soulève plusieurs questions :
- Quelles technologies seraient susceptibles de faire l’objet de standards communs ?
- Quels acteurs participeraient à leur définition ?
- Quels mécanismes de propriété intellectuelle accompagneraient ces standards ?
- Quelle place pour les SEP et les licences FRAND ?
- Quelle place pour l’open source et les standards ouverts ?
- Comment organiser l’accès, la circulation et la réutilisation des données ?
- Comment articuler contribution ouverte, propriété industrielle et rémunération des investissements ?
- Comment organiser le partage de la valeur entre les acteurs qui contribuent aux différentes ressources et capacités de l’infrastructure ?
- Et surtout : qui définira les règles selon lesquelles cette valeur sera créée, captée et distribuée ?
Vers une gouvernance des infrastructures numériques ?
Cette réflexion prolonge directement les trois articles précédents de cette série estivale.
Le premier nous avait conduits à déplacer le regard vers les capacités nécessaires à l’innovation et vers leur distribution au sein d’un exosystème.
Le deuxième appliquait cette grille aux infrastructures de calcul et posait la question de l’émergence possible de nouvelles familles de SEP.
Le troisième interrogeait le déplacement de l’unité pertinente de management de l’innovation lorsque les technologies, les ressources, les standards, les modèles économiques et les politiques publiques deviennent significativement interdépendants.
Ce nouvel article franchit une étape supplémentaire : il conduit à interroger la manière dont cette évolution transforme les déterminants de la valeur et, avec eux, les conditions de sa création, de sa captation et de son partage.
Si l’innovation numérique se construit de plus en plus au sein d’infrastructures numériques complexes, leur gouvernance devient elle-même une composante de la capacité d’innovation.
Les règles d’accès, d’interopérabilité, de propriété intellectuelle, de partage des données et de coopération contribuent directement à déterminer la capacité des acteurs à créer, intégrer et faire évoluer de nouvelles solutions.
La gouvernance technologique devient ainsi progressivement une question de gouvernance des infrastructures numériques et de leur exosystème technologique. Elle contribue ainsi directement à structurer les conditions de l’innovation collaborative, dans une logique qui rejoint notamment les principes de l’open innovation.
Ces questions sont également des questions de souveraineté et de résilience technologiques. La maîtrise des infrastructures, des données, des technologies critiques et des règles qui organisent leur accès, leur interopérabilité et leur évolution contribue directement à la capacité des écosystèmes à préserver leur autonomie, à réduire leurs dépendances critiques et à résister aux ruptures.
L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir quelles technologies seront stratégiques.
Il est aussi de comprendre quelles ressources et quelles capacités seront déterminantes, qui participera à la définition des infrastructures numériques de demain, selon quelles règles, et avec quels mécanismes de création, de captation et de partage de la valeur.
C’est peut-être là que se situe l’une des questions stratégiques des prochaines années : non seulement quelles infrastructures numériques saurons-nous construire et exploiter, mais aussi quelles formes de gouvernance saurons-nous mettre en place pour organiser leur développement et les conditions de création et de partage de la valeur.
Ludovic Noblet
Fondateur de Cobelty