Une année de terrain pour penser autrement l’innovation
09 juillet 2026
Par Ludovic Noblet, fondateur de Cobelty
Une année de terrain!
Entreprendre, c’est accepter de confronter ses convictions à la réalité. Il y a un an, j’ai choisi de mettre l’une des miennes à l’épreuve. En réalité, cette conviction s’est construite bien avant la création de Cobelty. Elle trouve son origine dans une réflexion engagée il y a plus de trois ans, nourrie par une certaine frustration intellectuelle face à des questions qui, à mes yeux, étaient encore insuffisamment posées. Depuis, les projets, les rencontres et les échanges n’ont cessé de l’enrichir.
Au fil de cette réflexion, une idée s’est progressivement imposée. Dans un monde où les technologies deviennent des systèmes de systèmes, la création de valeur ne dépend plus seulement des technologies elles-mêmes, mais de la capacité des organisations à synchroniser des dimensions qui interagissent et évoluent selon des temporalités différentes.
C’est pourquoi je parle souvent d’approche holistique. Non pas parce qu’il faudrait tout considérer indistinctement, mais parce qu’il est devenu indispensable d’appréhender les intersections entre ces différentes dimensions, de comprendre leurs interactions et de tenir compte des temporalités qui les structurent afin d’éclairer la décision. C’est cette conviction qui a conduit à la création de Cobelty.
À l’occasion de ce premier anniversaire, l’idée n’est pas de dresser un simple bilan. Plutôt de partager une réflexion que cette première année de terrain n’a pas remise en cause. Au contraire, elle l’a profondément enrichie.
À mesure que les technologies numériques se complexifient, les besoins des organisations ne relèvent plus uniquement de l’expertise technologique. Ils deviennent de plus en plus capacitaires. Cette intuition a conduit à structurer l’activité de Cobelty autour de trois piliers complémentaires:
- Cobelty Strategic Intelligence: pour aider à appréhender les technologies, leurs trajectoires et leur environnement. Comprendre et décider. Particulièrement en matière de paysage associé à la standardisation technologique.
- Cobelty Labs: pour transformer cette compréhension en actions opérationnelles. Agir.
- Cobelty Academy: pour développer durablement les capacités humaines et organisationnelles. Apprendre, apprendre à apprendre, apprendre à s’adapter.
L’intelligence artificielle s’est par ailleurs imposée comme une capacité transverse à ces trois dimensions. La plateforme DreamLand™ by Cobelty® développée pour répondre à nos propres besoins, nos propres asymétries, est rapidement devenue un levier d’augmentation de nos capacités d’analyse.
Cette organisation constituait une hypothèse de départ.
Une année plus tard, les retours d’expérience issus des projets, des partenariats et des échanges au sein des écosystèmes d’innovation nous conduisent à la considérer comme une intuition confortée par le terrain. Non pas parce qu’elle apporterait une réponse définitive. Mais parce qu’elle nous permet aujourd’hui de mieux formuler les questions.
Lorsque les intersections deviennent le véritable sujet
Douze projets ont rythmé cette première année.
5G-Advanced, préparation de la 6G, semi-conducteurs, processeurs dédiés à l’intelligence artificielle, mémoires DDR, HBM et au-delà, technologies de télécommunications et applications duales, « transposabilité » de programmes de licensing d’une technologie à une autre, etc.
Le point commun entre ces projets n’était pas leur domaine technologique. C’était leur niveau de complexité.
Préparer la 6G, par exemple, ne consiste plus uniquement à traiter de technologie. Les travaux préparatoires en standardisation, la quasi omniprésence de l’intelligence artificielle sur toutes les couches, les stratégies de propriété intellectuelle, les communautés open source, les futures réglementations (les actuelles et leur évolution) et autres Acts, les usages, les enjeux de souveraineté ou encore les dimensions géopolitiques doivent désormais pouvoir être appréhendés simultanément.
De la même manière, comprendre les trajectoires des semi-conducteurs ne peut plus se limiter aux architectures matérielles. Les investissements industriels, la concentration des acteurs, les chaînes d’approvisionnement, les politiques industrielles ou encore les brevets essentiels et éventuels futurs mécanismes de licensing deviennent tout aussi déterminants.
La complexité ne réside plus dans chacune des dimensions évoquées. Elle naît de leurs intersections. Mais elle devient réellement difficile à appréhender parce que ces intersections produisent en permanence de nouvelles interactions.
- Une évolution réglementaire influence les orientations technologiques,
- Une avancée technologique modifie les stratégies de propriété intellectuelle,
- Une tension géopolitique reconfigure les investissements industriels,
- Un standard ouvre ou ferme des perspectives de marché.
Chaque décision agit sur l’ensemble du système.
La temporalité : une dimension souvent sous-estimée
Une autre observation s’est progressivement imposée. La question n’est pas de placer l’innovation sur le temps court ou long, d’opposer des horizons.
- Les différentes dimensions évoquées plus haut n’évoluent pas selon les mêmes temporalités.
- Les technologies suivent le rythme de cycles de recherche et développement,
- Les standards se construisent dans le tempo du consensus,
- Les investissements s’inscrivent dans des cadres pluri-annuels,
- Les réglementations répondent à des temporalités politiques, nourries par les débats démocratiques et les attentes sociétales,
- Les marchés, enfin, portés par les usages, peuvent accélérer brutalement… ou mettre longtemps à émerger.
Cette désynchronisation n’est pas nouvelle mais elle devient un enjeu majeur.
La question n’est pas non plus de partir de la technologie (technology push) ou du marché (market pull). Elle consiste à prendre aujourd’hui des décisions dont les effets se déploieront parfois une décennie plus tard, dans un environnement dont toutes les composantes évoluent à des rythmes différents. La prospective cesse alors d’être un exercice de projection. Elle devient aussi une capacité permettant de mettre en cohérence des trajectoires hétérogènes afin d’éclairer les décisions présentes.
Des capacités aux architectures capacitaires
Par rapport à ces éléments, cette première année nous conduit également à clarifier trois notions qui structurent la réflexion autour de plusieurs projets clients comme vis à vis de la trajectoire propre à Cobelty.
- Une capacité est l’aptitude d’une organisation à comprendre, décider, agir et apprendre dans un contexte donné.
- Un système capacitaire correspond à l’ensemble des capacités mobilisées pour répondre à une finalité.
- Une architecture capacitaire est la manière de concevoir, d’orchestrer et de faire évoluer ces capacités dans le temps, en tenant compte de leurs interactions, de leurs interdépendances et de leurs temporalités.
Cette distinction est loin d’être théorique. À mesure que les investissements technologiques deviennent plus conséquents et que les décisions produisent leurs effets sur des horizons de plus en plus longs, les architectures capacitaires deviennent un levier de maîtrise du risque, de résilience et de création de valeur. Dans cette perspective, les capacités ne peuvent plus être envisagées comme exclusivement internes. Elles sont distribuées entre entreprises, laboratoires, organismes de normalisation, partenaires industriels, communautés open source, acteurs académiques et technologies capables d’augmenter les capacités humaines.
C’est cette logique que nous désignons par le terme éxosystème.
L’ambition de Cobelty n’est pas de concentrer toutes les expertises. Elle est de contribuer à concevoir et à orchestrer ces architectures capacitaires avec nos clients et partenaires.
Une réflexion qui se poursuit
Cette première année n’apporte pas des certitudes. Elle apporte des observations, renforce une intuition et ouvre de nouvelles questions qui sont autant de perspectives et d’opportunités.
Les nombreux échanges menés ces dernieres semaines — de Quantum France à VivaTech, du forum Advanced Connectivity de l’OTAN/STO aux rencontres de France 6G, d’Images & Réseaux ou de Photonics Bretagne — montrent que ces enjeux dépassent largement un secteur technologique ou une filière industrielle.
Ils interrogent plus généralement notre manière d’innover, d’investir, de coopérer et, finalement, de construire des organisations capables d’appréhender un monde devenu profondément systémique.
C’est cette réflexion que nous poursuivrons à la rentrée puisque Cobelty aura le plaisir d’intervenir, le 3 septembre, lors de la technoférence du pôle Images et Réseaux consacrée à la résilience des infrastructures critiques. Au-delà de dimensions technologiques, nous y aborderons un sujet qui nous paraît désormais essentiel : celui des capacités, de leur organisation et de leur rôle dans la résilience des systèmes sociotechniques complexes.
En attendant, cette première année nous laisse une conviction simple : à mesure que les technologies deviennent des systèmes de systèmes, l’innovation devient, elle aussi, une question de systèmes et d’architectures capacitaires.
Innover par l’intelligence. Intelliger par la stratégie.
Ludovic Noblet
Fondateur de Cobelty